RATNA SINGH

 

 

 

 

 

PORTRAIT | RATNA SINGH, LA PREMIERE RANGER AU PAYS DES TIGRES

par | Avr 17, 2020 | INDE, PORTRAIT | 4 commentaires

Lors de notre projet sur les traces du tigre dans le centre de l’Inde (Madhya Pradesh), notre chemin nous a mené dans le magnifique parc national de Kanha. C’est là-bas que nous avons fait connaissance avec une femme au parcours exceptionnel, Ratna Singh, devenue la première femme park ranger, un métier longtemps réservé aux hommes dans son pays. C’était en 2006, depuis elle a décidé d’aller plus loin pour encourager d’autres femmes à prendre, comme elle, leur indépendance.

 

 

Rencontre avec une femme déterminée qui a choisi d’écouter son cœur et de vivre ses rêves, au lieu de se laisser dicter sa vie par les carcans de la société indienne. Un parcours très inspirant qui montre qu’avec de la volonté et de la détermination, on peut accomplir de grandes et belles choses. Un vent d’espoir en Inde !

 

 

 

 

 

RATNA SINGH

GUIDE RANGER ET COACH

 

  • PAYS  Inde
  • NATIONALITÉ  Indienne

Rencontre avec Ratna Singh, guide nature et formatrice en Inde pour l’émancipation des femmes

 

1. Ratna, racontes-nous ton parcours, comment es-tu devenue ranger ici en Inde ?

J’ai grandi dans la jungle à côté du parc national de Bandhavgarh, la réserve de tigres que vous avez aussi visité. J’ai passé 12 années en internat à l’école de la Martinière à Lucknow, quand je rentrais voir mes parents, je profitais de la jungle au maximum, c’était mon univers, mes racines, mon terrain de jeu favori!

À cette époque, je ne savais pas vraiment qu’il y avait un travail appelé « guide ranger ». J’aimais les animaux, mais je remarquais bien que dans les parcs nationaux, les guides étaient exclusivement des hommes. J’ai continué mes études à l’Université à Delhi, en droit international puis j’ai commencé à travailler pour les Nations Unies. Une voie loin de la nature luxuriante de mon enfance qui aurait peut être été ma destinée si quelqu’un de mon entourage ne m’avait pas dit à l’époque que Taj Safari (ndlr du groupe Tata, une des plus grande entreprise indienne) proposait une formation professionnelle pour devenir guide naturaliste. En 2006, c’était une première en Inde. J’ai voulu tenter ma chance même si beaucoup m’en avaient découragée, c’est un métier d’hommes !!

Sauf que voilà, parmi les 500 candidats, j’étais la seule femme à être pré-sélectionnée ! Ce fut une formation intense et très dure physiquement, je ne pensais pas pouvoir aller jusqu’au bout mais finalement, j’ai été prise ! Mon parcours différent, international a plu au jury et je me suis formé sur le terrain ensuite.

 

2. A-t-il été difficile de te faire accepter dans ce milieu d’hommes ? Des anecdotes à partager ?

Au cours des premières années de carrière, j’ai dû faire mes preuves. Je devais redoubler d’attention pour ne pas faire d’erreur, car on me les aurait davantage reprochées. J’étais une cible facile.

Je n’ai jamais eu de difficulté à proprement parlé avec mes propres collègues. Au départ, je me rappelle qu’ils essayaient plutôt de me protéger, en me réservant les visiteurs tranquilles, âgés ou des familles avec des jeunes enfants. Les plus aventuriers et intrépides étaient assignés à mes collègues masculins. Cela partait plutôt d’un bon sentiment et n’a pas duré dans le temps.

En fait, mes craintes venaient plutôt des clients en safari, de leurs réactions et regards. Au départ, Il n’était pas rare qu’on me prenne en photo au volant du 4X4 plutôt que les tigres !! Il faut savoir qu’en Inde, les gens sont très curieux et ne se gênent pas. Être une femme dans ce genre de poste ne passait pas inaperçu !

Je me rappelle tout de même d’une fois où un groupe de clients a demandé à changer de guide naturaliste à leur arrivée. Ils pensaient qu’une femme n’était pas assez agressive pour pister les tigres, je n’avais pas de testostérone ! Lorsque je les ai revus dans le parc sur la même observation quelques heures plus tard, ils ont dû se sentir un peu gênés !

 

3. Que s’est-il passé ensuite ?

J’ai évolué au sein du groupe Taj, et fut notamment promu pour intégrer l’équipe des relations commerciales et marketing à Delhi. Je gagnais très bien ma vie, on me faisait confiance, mais j’étais malheureuse d’être en ville de passer de réunions en cocktails, sans parfois voir le soleil de la journée. J’ai réalisé que ce n’était pas la vie que je voulais vivre !!

J’ai donc commencé à me remettre en question. J’aimais la nature, je voulais retourner dans la jungle mais que faisais-je vraiment pour conserver cette faune & la flore qui m’étaient si chères? Je me suis donc demandé comment je pouvais apporter ma pierre à l’édifice pour faire la différence. C’est alors que je me suis souvenu d’un principe fondamental appris lors de ma formation à l’école des rangers :

pour qu’une politique de conservation soit un succès, il faut un équilibre entre la nature, les animaux et les gens qui y vivent.

J’ai réalisé que travailler avec des gens qui vivent à la périphérie des zones protégées était de la plus haute importance. Les paysans habitant les zones tampons sont les plus impactés par la présence des félins et les politiques de conservation. Pour mettre en place des mesures efficaces de préservation, il fallait les inclure afin qu’ils voient la jungle comme une source de revenus solides, plutôt que comme une menace (pour leur bétail, leur champs de culture etc).

C’est pourquoi, j’ai  décidé de sortir de ma zone de confort, j’ai quitté mon emploi à Delhi pour commencer à former d’autres personnes au métier de ranger et plus particulièrement des femmes. J’ai débuté dans le parc national de Kanha en 2011 car ce fut la première réserve à mener un programme de recrutement de femmes guides. C’était un honneur d’être le mentor du projet et de contribuer à la formation de ces filles. (une création direct d’emploi pour les populations rurales). Il faut savoir prendre des risques, savoir parfois renoncer lorsqu’on ne se sent pas pleinement épanoui dans sa vie, se lancer pour poursuivre ses rêves !

Aujourd’hui je me sens pleinement heureuse. Mon travail me permet de vivre au plus proche de la nature, de « ma » jungle. Je me sens aussi utile et c’était important pour moi.

 

 

4.Comment les choses ont évolué pour les femmes ?

 

Femmes Ranger en Inde

 

En une dizaine d’années, les mentalités ont bien changé. Les femmes sont reconnues pour leur travail. Je suis très contente d’avoir contribué à faire tomber des préjugés, notamment à Kanha où j’ai beaucoup travaillé et formé des femmes au métier de guide ranger.

Au départ, on pensait que ce serait dangereux pour une femme d’être ainsi en contact direct avec des visiteurs étrangers, dont des hommes. Conduire, évoluer dans la jungle, tout cela était vu comme des obstacles mais peu à peu, la place des femmes a été accepté.

Aujourd’hui, les parcs nationaux ayant fait le choix de la mixité des équipes, apprécient l’équilibre apporté par les femmes. Elles sont consciencieuses, respectueuses et travaillent dur. Certaines sont d’ailleurs meilleures que les hommes sur le terrain. Tout le monde a fini par comprendre qu’être guide ranger n’était pas une question de genre, mais plutôt de compétences !

Ma victoire personnelle aujourd’hui, c’est de voir des jeunes filles de villages arriver à sortir des carcans familiaux.

Leurs parents décident de les éduquer et de ne pas les marier très jeune, leur laissant ainsi l’opportunité de travailler et d’acquérir leur autonomie financière en accédant à des métiers qui ne leur était pas possible il y a encore peu. Elles sont chauffeurs, guides ou bien travaillent dans les restaurants à proximité des réserves de tigres.

 

Par exemple, Madhuri, notre jeune conductrice de 22 ans à Kanha, je l’ai formée il y a quelques années. Pour son début de carrière, elle gagne plus que son père après 40 ans en tant qu’ouvreur de la porte du parc national, une fierté pour sa famille).

 

Madhuri, Chauffeur Safari Tigre en Inde

 

 

5.Es-tu optimiste pour les années à venir ?

On a fait du chemin, mais il en reste à parcourir pour qu’une femme qui travaille dans un parc, en tant que guide ou chauffeur en Inde soit vu comme quelque chose de normal. Encore trop peu de parcs nationaux comptent des filles à leurs effectifs. Kanha est le pionner dans ce domaine.

Cependant, je suis confiante pour le futur et contente de voir comment les choses évoluent. Les mentalités des départements forestiers des différents États sont en train de changer petit à petit, tout comme celles des gens.

L’été dernier par exemple, j’ai formé des femmes au métier de guide pour le parc de Pench (autre réserve du Madhya Pradesh),. Ayant des enfants, leurs maris les ont accompagnées pour s’occuper des enfants durant les heures de formation, quelque chose qui n’aurait pas été envisageable auparavant !

Mais le regard des autres et le jugement de la société est encore un obstacle majeur pour l’autonomie des femmes. En Inde, cela a beaucoup d’importance. Il y a quelques années, à Kanha, j’ai formé 6 filles. Quatre d’entre elles ont continué en tant que guide ou naturaliste, une a choisi de poursuivre ses études. Une autre a refusé de poursuivre parce que son mari n’était pas d’accord.. Elle n’a pas eu le courage de lui résister et d’aller à l’encontre de sa famille et de la société.

Quand j’ai commencé ma formation à l’époque, beaucoup de gens ont critiqué ma décision en disant que ce n’était pas approprié pour une femme. J’ai décidé de passer outre, même si ce n’était pas facile. Avec les encouragements que je reçois maintenant, je suis heureuse d’avoir tenu bon.

 

 

6. Que penses-tu de la conservation de la faune en inde, et plus particulièrement des tigres ?

 

La prise de conscience gouvernementale fut tardive, il a fallu attendre 1972 et la signature du Wildlife Act pour prendre des mesures de sauvegarde des tigres. Leur nombre devenait très critique et ils risquaient de disparaître. Le chemin parcouru en quelques décennies est énorme. Aujourd’hui, la conservation est la préoccupation numéro 1 du gouvernement, le tourisme est secondaire. Il est en effet considéré en toute logique que si la conservation est bonne, la population de tigre se portera bien et donc attira des visiteurs du monde entier pour les observer. C’est un bon calcul.

Aujourd’hui, certains États sont vraiment progressistes et très intelligents en matière de conservation de la faune. Le Madhya Pradesh en fait partie. Grâce à ses efforts, il a réussi à augmenter considérablement le nombre de tigres dans ses réserves, gagnant ainsi l’appellation de Tiger State of India (attribuée à la région comptant le plus de tigres en liberté).

Les populations vivant proches des réserves de tigres sont les personnes les plus touchées par leur présence (bétails tués, cultures détruites etc). De ce fait, nombreux animaux sauvages étaient empoisonnés, chassés, tués. Il était primordial de les impliquer dans les programmes de protection. Comment ? En leur montrant qu’ils avaient plus à y gagner qu’à y perdre à protéger les tigres: création d’emplois grâce au tourisme de safari (dans les lodges, restaurants, boutiques attenantes, dans les parcs eux mêmes en étant chauffeur, guide, patrouilleur etc) et aussi par l’indemnisation des bêtes d’élevage tuées par les félins.

Grâce à ces actions, les villageois ont désormais à cœur de protéger les tigres, qu’ils voient comme une source de revenus, non plus comme une menace. Le braconnage diminue grâce aux efforts de surveillance accrue des parcs, mais aussi parce que les locaux ne veulent plus s’y associer.

Ce n’est malheureusement pas encore le cas dans l’ensemble du pays.

Je dirais que l’un des problèmes les plus urgents est de trouver un équilibre entre développement et conservation. Si la population de tigres a été doublée en quelques années, celle des hommes a augmenté de manière exponentielle. La pression humaine est énorme et créé de gros défis.

Question de la place certes mais aussi du développement et progrès. Dans les régions éloignées, les gens ne veulent plus être coupés du monde, ils veulent du réseau téléphonique, avoir une une connexion internet performante, des routes en bon état, de bons hôpitaux et c’est tout à fait normal. Il faut juste réfléchir à un développement maîtrisé et durable afin de ne pas nuire à la protection de la faune.

Il faut préserver le tigre des hommes et les hommes du tigre, tel est le défi.

 

 

7. Dis nous en plus sur ton attachement à cet animal sacré: le tigre 

Enfant, cela faisait partie de mon quotidien, j’ai grandi dans le pays des tigres. Ensuite, lorsque je suis devenu guide naturaliste, repérer le tigre a été une énorme partie de mon travail, car bien sûr, tout le monde veut voir le plus grand des félins.

Je ressens toujours le même frisson et bonheur lorsque j’en vois un libre et sauvage dans son environnement naturel. C’est un animal qui dégage beaucoup de force et une énergie très particulière.

Je suis tellement heureuse de voir que la population des tigres à l’état sauvage est en croissance, mais il faut continuer de redoubler d’effort car tout n’est pas solutionné malheureusement, les problèmes persistent 🙁

8. Alors penses-tu avoir le meilleur job du monde ?

Oui totalement ! J’ai le métier qui me convient, qui me fait me sentir utile et c’est en ça que j’adore ce que je fais. J’ai la chance de travailler dans un environnement naturel magnifique, la jungle de mon enfance, je peux observer des tigres régulièrement et ils dégagent une sacrée énergie, c’est puissant de vivre ça, même au quotidien! J’aime participer à l’émancipation des femmes, à la création d’emploi, bref faire bouger les choses de manière concrète ! Je me sens très épanouie aujourd’hui.

 

Ratna, Park Ranger

Merci Ratna pour le temps que tu nous as consacré durant notre séjour à Kanha, c’était super intéressant d’échanger avec toi sur ces questions d’émancipation des femmes, de la culture indienne mais aussi sur les politiques de conservation menées en Inde. A bientôt sur les traces du tigre !!

 

>> For our English-speaking friends, there is a nice blog post about Ratna in english on this blog: Tigers in the Wild : Ratna Singh .

>> Pour savoir où voir les tigres et organiser votre safari en Inde 

>> Plus d’infos sur le tigre dans notre dossier Spécial Tigre 


On espère que vous avez apprécié cet article, nous avons à coeur de vous proposer davantage de portraits de gens rencontrés au fil de nos voyages. Des personnes au parcours différent, intéressant mais toujours inspirant ! 

 

 

A très vite pour de nouvelles aventures,

Elisa & Max

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